Rama IX : Bhumibol Adulyadej, roi de Thaïlande

Rama IX : Bhumibol Adulyadej, roi de Thaïlande (1927–2016)

Origines, enfance et formation

Bhumibol Adulyadej, plus connu sous son nom dynastique de Rama IX, vit le jour le 5 décembre 1927 à Cambridge, Massachusetts, aux États-Unis.

Il était le fils cadet du prince Mahidol Adulyadej de Songkla, médecin formé à Harvard, et de la princesse Srinagarindra, née Sangwan Talapat, infirmière diplômée.

Rama IX : Bhumibol Adulyadej, roi de Thaïlande
Rama IX : Bhumibol Adulyadej, en 1946

Cette naissance à l’étranger était inhabituelle pour un membre de la famille royale thaïlandaise, mais elle reflétait déjà l’ouverture internationale qui marqua son règne.

Bhumibol grandit dans un environnement cultivé et cosmopolite. Après le décès prématuré de son père en 1929, la famille s’installa en Suisse en 1933, à Lausanne, où il poursuivit ses études. Il fréquenta l’École Nouvelle de la Suisse Romande, puis le Gymnase Classique Cantonal, où il obtint son baccalauréat en lettres. Passionné par les sciences, il commença des études universitaires en ingénierie, mais se réorienta vers les sciences politiques et le droit après la mort de son frère aîné, le roi Ananda Mahidol (Rama VIII), en 1946.

Une accession au trône marquée par le drame

Le 9 juin 1946, Ananda Mahidol fut retrouvé mort dans sa chambre au palais royal de Bangkoks. Ce drame bouleversa le pays et propulsa Bhumibol, alors âgé de 18 ans, sur le trône. Il devint le neuvième souverain de la dynastie Chakri, fondée en 1782, et prit le nom de règne Rama IX.

Son couronnement officiel eut lieu le 5 mai 1950, peu après son mariage avec Mom Rajawongse Sirikit Kitiyakara, rencontrée à Fontainebleau. Sirikit devint reine consort et accompagna le roi dans ses fonctions publiques. Ensemble, ils eurent quatre enfants : la princesse Ubolratana, le prince Maha Vajiralongkorn (devenu Rama X), la princesse Maha Chakri Sirindhorn et la princesse Chulabhorn Walailak.

Un roi constitutionnel dans une monarchie en mutation

Depuis le coup d’État de 1932, la Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. Le roi n’exerce pas de pouvoir exécutif direct, mais il est chef de l’État, garant de la stabilité nationale, commandant suprême des forces armées et protecteur des religions. Rama IX comprit rapidement que son rôle dépassait les limites institutionnelles : il devint un arbitre moral, un médiateur et un symbole d’unité dans un pays souvent secoué par des crises politiques.

Durant ses sept décennies de règne, la Thaïlande connut plus d’une quinzaine de coups d’État militaires, des gouvernements instables, des tensions sociales et des conflits idéologiques. Le roi, respecté pour sa sagesse et sa neutralité, intervint à plusieurs reprises pour apaiser les tensions.
En 1973, il accueillit des étudiants réfugiés dans le palais royal après une répression sanglante. En 1992, il convoqua les deux protagonistes d’un conflit politique — le général Suchinda Krapayoon et le leader protestataire Chamlong Srimuang — et les exhorta à résoudre pacifiquement leurs différends, dans une scène télévisée devenue emblématique.

Un roi visionnaire et proche du peuple

Rama IX ne se contenta pas d’un rôle symbolique. Il consacra une grande partie de son énergie à améliorer les conditions de vie de ses concitoyens, en particulier dans les zones rurales. Il initia plus de 4 000 projets royaux dans les domaines de l’agriculture, de l’irrigation, de la santé, de l’éducation, de la reforestation et du développement durable.

Son concept de « développement suffisant » (philosophie de Sufficiency Economy) repose sur l’autosuffisance, la modération et la résilience. Il encouragea les communautés à produire localement, à préserver les ressources naturelles et à éviter l’endettement. Ce modèle devint une référence dans les politiques publiques thaïlandaises et fut salué par les Nations Unies.

Le roi était également inventeur : il déposa plusieurs brevets, notamment pour des systèmes d’irrigation, des barrages, des techniques de culture en terrain aride et des dispositifs de traitement de l’eau. Il était passionné de sciences, mais aussi d’arts : saxophoniste accompli, il composa des morceaux de jazz, joua avec des musiciens internationaux et dirigea parfois des orchestres. Il était aussi photographe, peintre, écrivain et traducteur.

Son image de roi travailleur, humble et proche du peuple fut renforcée par ses fréquentes visites dans les provinces reculées. Il portait des vêtements simples, discutait avec les villageois, prenait des notes, photographiait les paysages et supervisait personnellement les projets royaux. Ces déplacements, souvent en hélicoptère ou en jeep, témoignaient de son engagement direct.

Une fortune colossale, une influence discrète

Rama IX était considéré comme l’un des monarques les plus riches du monde. Sa fortune, estimée entre 30 et 50 milliards de dollars selon les sources, provenait principalement du Bureau des propriétés de la Couronne (CPB), qui gère un vaste portefeuille immobilier, des actions dans des entreprises majeures (comme Siam Cement ou Siam Commercial Bank), et des terres dans tout le pays.

Malgré cette richesse, le roi menait une vie relativement modeste. Il résidait au palais de Dusit à Bangkok, mais préfèrait les résidences secondaires de Hua Hin ou Chiang Mai, où il pouvait travailler sur ses projets en toute discrétion. Il ne fit pas étalage de sa fortune et consacra une grande partie de ses revenus à des œuvres sociales.

Son influence politique fut subtile mais réelle. Il ne gouvernait pas, mais son opinion, exprimée avec parcimonie, put orienter les décisions. Les militaires, les juges, les hommes politiques et les citoyens respectaient son autorité morale. Il était aussi le garant de la stabilité religieuse, dans un pays majoritairement bouddhiste mais aussi musulman, chrétien et animiste.

Crises politiques et rôle de stabilisateur

Le règne de Rama IX fut jalonné de crises politiques majeures. En 2006, le Premier ministre Thaksin Shinawatra fut renversé par un coup d’État militaire. Le roi resta silencieux pendant les premières semaines, mais son autorité morale contribua à maintenir une certaine stabilité. En 2008, des manifestations paralysèrent les aéroports de Bangkok. En 2010, les affrontements entre les « chemises rouges » (pro-Thaksin) et les forces de l’ordre firent plus de 90 morts.

Affaibli par la maladie, le roi n’intervint plus directement, mais son image resta un point de ralliement. Les Thaïlandais, toutes tendances confondues, continuaient de lui vouer un respect profond. Son absence prolongée des apparitions publiques suscitait des inquiétudes, mais son aura resta intacte.

Dernières années et décès

À partir de 2009, la santé du roi se détériora. Il fut hospitalisé à l’hôpital Siriraj de Bangkok, où il resta pendant plusieurs années. Ses apparitions se firent rares, mais chaque sortie publique fut saluée par des foules immenses. Le 13 octobre 2016, Rama IX s’éteignit à l’âge de 88 ans, des suites d’une insuffisance rénale. Sa mort plongea le pays dans un deuil national d’un an. Des millions de Thaïlandais vinrent lui rendre hommage au Grand Palais, où son corps fut exposé.

Son fils, le prince Maha Vajiralongkorn, lui succèda sous le nom de Rama X. Le passage de témoin fut délicat, tant la figure de Rama IX était centrale dans la vie nationale. Le nouveau roi hérita d’une monarchie puissante, mais aussi d’un peuple profondément attaché à son prédécesseur.

Héritage et postérité

Le règne de Rama IX fut le plus long de l’histoire thaïlandaise (70 ans) et l’un des plus longs au monde, après celui de Louis XIV. Il est considéré comme le père de la nation moderne, un symbole d’unité, de stabilité et de développement.

Son héritage est immense :

  • Des milliers de projets royaux encore actifs dans tout le pays
  • Une philosophie du développement durable adoptée par les institutions
  • Une image de roi moral, travailleur, proche du peuple
  • Une monarchie renforcée dans son rôle symbolique et spirituel

Son portrait est omniprésent : dans les foyers, les écoles, les temples, les commerces. Des chansons, des films, des livres et des expositions lui rendent hommage. Le 5 décembre, jour de sa naissance, est devenu la fête nationale du père en Thaïlande.

Rama IX laisse derrière lui une monarchie respectée, un peuple reconnaissant et une mémoire vivante. Il incarne une forme de royauté moderne.

Photographie : Domaine public

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